GÉNIE ET FOLIE CHEZ CHARLOTTE ET LÉOPOLD II, ainsi que chez VICTOR HUGO, SON FRÈRE EUGÈNE ET SA FILLE ADÈLE ;

Emile Meurice

La découverte de l'effet thérapeutique majeur des neuroleptiques sur les symptômes les plus aliénants des psychoses a, bien sûr, déclenché un important mouvement de recherches sur les mécanismes de cette action, ce qui a conduit notamment à la découverte des systèmes dopaminergiques. Mais cela ne dit rien des rapports entre la dopamine et le psychisme, ni des rapports entre le psychisme et la dopamine. Une certaine connaissance de ces rapports serait cependant bien utile pour améliorer le traitement de ces patients, tenter de diminuer le taux de rechutes et de suicides et peut-être s'orienter vers des mesures de prévention.
C'est ce qui justifie nos efforts pour éclairer les enchaînements au long cours que l'on pourrait saisir dans des études monographiques.
On trouve dans la bibliographique que les neuroleptiques administrés à l'homme normal font perdre l'intérêt pour l'avenir et le passé, pour les dangers, pour les relations sociales, qu'ils suppriment le sens des responsabilités et annihilent l'initiative. Et cependant, le sujet peut continuer à s'occuper de ses activités routinières.
Nous résumons en disant que ces médicaments sont de puissants distanciateurs.
Mais, si les médicaments qui suspendent les symptômes positifs de la psychose sont des distanciateurs, on peut proposer, corrélativement, que la psychose est favorisée par une caractéristique inverse chez l'individu vulnérable, à savoir une propension très excessive à s'impliquer dans des problèmes, responsabilités, prévisions et sensibilités.
L'implication est indispensable pour réussir sa vie. Elle permet de se focaliser sur un but et d'y atteindre. Un corollaire d'une telle sensibilité est qu'elle s'exerce à long terme, dans le futur ou le passé : quand la caractéristique est forte, c'est l'esprit visionnaire, gage de progrès.
Mais l'implication, surtout quand elle est intense, a un prix : c'est qu'elle estompe la perception de ce qui est périphérique. Et dans des cas extrêmes et maladifs, nous parlerons d'hyper-implication car, alors, l'obscurcissement peut devenir un aveuglement à des aspects parfois importants de la réalité. On est alors dans le trouble mental.
Les études monographiques de vies entières conviennent particulièrement bien pour examiner ces problèmes, grâce à leur caractère longitudinal qui permet de saisir des enchaînements peu - ou pas - accessibles aux expérimentations sur des problèmes ponctuels. C'est ce que nous avons fait pour Quatre "Jésus" délirants sur base de dossiers. Mais les grands personnages historiques sont, eux-aussi, des sujets de choix pour ces études monographiques : on dispose, en effet, sur eux de documents très détaillés d'anamnèse qui sont tombés dans le domaine public.
Certains de ces personnages devenus psychotiques présentent un intérêt plus appréciable encore. Ce sont ceux, qui vont nous occuper aujourd'hui, qui ont un parent au premier degré que l'on peut qualifier de génie.
L'activité géniale nécessite un très grand niveau d'implication.
La question que l'on explorera est la suivante : certaines caractéristiques d'implication qui soutiennent le génie de l'un sont-elles aussi, au moins partiellement, celles qui favorisent la décompensation psychotique de l'autre ? Et l'on va chercher aussi quelles sont les différences entre eux deux.
C'est pour éprouver l'hypothèse de l'hyperimplication visionnaire que nous plongeons maintenant dans le XIXème siècle pour visiter d'abord, trop rapidement bien sûr, la famille du roi Léopold II. Cela nous conduira à enrichir l'hypothèse pour visiter ensuite la famille de Victor Hugo.
X
I. Charlotte et Léopold II de Belgique
La princesse Charlotte
Charlotte, née en 1840, quand la Belgique n'a que dix ans, fut une petite fille modèle, délicieuse et surtout précoce : par exemple, à quatre ans, elle écrivait et parlait déjà l'anglais presque comme le français. Elle avait en particulier le grand souci de faire en tout la volonté de son père, et elle prenait à la lettre et avec une grande attention l'enseignement de ses précepteurs, et surtout de son aumônier. Celui-ci répétait que l'œil de Dieu est fixé sur les Princes pour s'assurer qu'ils agissent pour le bien de leur peuple… ce dont il leur demandera compte au moment de leur mort. Soulignons l'impact possible de telles injonctions réitérées, sur une jeune enfant dont l'attention scrupuleuse qu'elle y porte suggère qu'elle est déjà dotée d'une grande capacité d'hyperimplication ?
Charlotte n'avait que 10 ans quand sa mère, qui l'entourait d'une véritable affection, est morte de phtisie. Peu après, on observa un net changement de caractère : on l'attribua à la perte de la mère, mais il pouvait être un premier signe, annonciateur lointain de la psychose. On a vu cette petite fille agréable et primesautière devenir sombre et, surtout, dure de caractère. Lorsqu'elle allait en Angleterre en vacances chez ses cousines, à peine les saluait-elle au point que les cousines disaient "Mademoiselle Charlotte nous a à peine remarquées et elle reste assise comme sur son trône, faisant sentir qu'elle est fille de roi". Hyperimplication ? et dans le territoire de ses attributions et responsabilités.
Par ailleurs, elle continue à nourrir ses préoccupations étonnamment sérieuses et, à 13 ans, son auteur favori est Plutarque. Sa gouvernante écrit "La maturité de la princesse m'inquiète".
Le prince charmant
Peu après seize ans, elle tombe sous le charme de l'archiduc Maximilien, le frère de l'empereur d'Autriche, qui vient d'être nommé Gouverneur de la Lombardie-Vénitie. Elle l'épouse et le jeune couple s'installe près de Milan. Mais, quand son père - qui l'avait élevée de façon austère et plus qu'économe - leur rendra visite, il s'étonnera des fêtes et de la grande vie qu'y mène le couple, semble-t-il poussé par Charlotte. D'où a-t-elle pris cette frénésie de decorum ? se demande-t-il. "Simples gouverneurs, ils se comportent en rois" dira-t-on d'eux.
Hyperimplication dans ses attributions et responsabilités ?
Mais, les aléas de la politique interrompirent bientôt cette fonction de Gouverneur et le couple dut se retirer dans l'île Adriatique paradisiaque de La Croma.
Les débuts de ce séjour furent idylliques, ou du moins c'est ainsi que Charlotte les décrit dans ses lettres. Car on a appris dans la suite que Maximilien, bientôt, s'ennuyait au point de ne plus partager les repas de son épouse, et puis même de ne plus partager son lit. Cela n'empêchait pas Charlotte, dans ses lettres à sa famille, de répéter son bonheur conjugal et les qualités exceptionnelles de son époux. Ceci vérifie ce que l'on disait d'elle : Charlotte, si intelligente, tant que la passion n'obscurcit pas son jugement. Hyperimplication dans l'accroissement de son territoire et dans la fonction de couple ? En tous cas, hyperimplication qui fait déraper la cognition sur des sujets critiques ?
Après un an et demi de désœuvrement, survient un événement étonnant : l'empereur Napoléon III leur transmet la proposition de monter sur le trône du Mexique. Napoléon III avait conçu le projet d'une expédition militaire pour installer la-bas une dynastie qui pourrait se situer au-dessus des factions locales en lutte incessante … et rembourser les dettes grâce aux mines d'argent qui avaient enrichi les Espagnols.
Maximilien, hésita longuement, refusant même à plusieurs reprises sous les conseils dissuasifs reçus de plusieurs parts. Mais Charlotte s'était, dès le départ, enthousiasmée pour le projet dont elle magnifiait les beaux côtés et s'aveuglait sur les obstacles. Hyperimplication ?
Charlotte obtint finalement gain de cause et un accord fut scellé : la France fournirait une armée importante de soutien et de pacification pendant plusieurs années, mais le Mexique la payerait … et rembourserait les dettes.
Les "archidupes"
Quand une armée française de près de trente mille hommes eut péniblement "libéré" un dixième du territoire, le couple - que d'aucuns appelaient les archidupes - s'embarqua pour le Mexique.. Ils firent escale à Rome pour obtenir du Pape une bénédiction, à défaut du sacre espéré.
Après à peine un an de règne, la pacification se révélait un échec et les caisses étaient désespérément vides. Napoléon III, pressé par son opinion publique, conscient de l'échec politique et financier, considéra que l'accord n'avait pu être respecté. Il décida de rapatrier ses troupes et conseilla à Maximilien d'abdiquer, ce à quoi Charlotte s'opposa avec une féroce véhémence : Quand on est Empereur, c'est pour la vie ! L'hyperimplication la rendant incapable d'apprécier la donne, elle ne voyait dans l'attitude de Napoléon III qu'un honteux reniement de sa parole. Le Pape, de son côté, ne les soutenait pas parce qu'ils n'avaient pas rétabli les privilèges du clergé. Son mari lui imposait d'adopter un enfant pour assurer la succession.
Tout sombrait : Charlotte perdait tous ses attachements, d'autant plus que son père venait de mourir. Elle perdait aussi son "territoire", elle perdait l'espoir de remplir la fonction essentielle, à l'époque, d'une reine : accoucher d'un ou de plusieurs héritiers mâles.
Elle avait cru aveuglément, avec l'intensité inébranlable de son hyperimplication, en la parole de Napoléon III, pour elle un deuxième père et en l'onction de sa couronne par la bénédiction du Pape, le représentant de Dieu. Elle était terrassée par ce qu'elle ne pouvait voir que comme des forfaitures, responsables de ses malheurs. Elle lutta par tous les moyens disponibles, mais sans résultat. Elle perdit la raison à vingt-cinq ans. Elle fut examinée par le Dr Riedel, aliéniste de Vienne qui conclut que sa "folie" était grave mais qu'un faible espoir persistait vu les aspects aigus de son mal. On ne nommait pas de diagnostic : à ce moment, Eugen Bleuler avait neuf ans et Emil Kraeplin en avait dix !
Charlotte resta psychotique jusqu'à sa mort au château de Bouchout, à l'âge de quatre-vingt sept ans, en 1927.
Tournons-nous maintenant vers le frère aîné de Charlotte.
Léopold, duc de Brabant
Vers trois ans, le père dit de lui qu'on l'appelle le petit tyran (c'est un trait qui ne cessera de se maintenir dans la suite). Il n'avait pas trois ans quand il a pris l'habitude, qu'il a conservée toute sa vie, de s'appeler et de se faire appeler à la troisième personne. Il ne disait pas, par exemple, "Je n'ai pas faim aujourd'hui", mais : "Il n'a pas faim" ou encore "Prince n'a pas faim". Depuis l'enfance, en effet, il avait un sens aigu de ses prérogatives royales, mais aussi des responsabilités qu'elles impliquaient. Hyperimplication dans son rôle et ses prérogatives ?
De ses cours, il ne s'intéressait guère qu'à la géographie. Et il dessinait beaucoup, surtout des locomotives, qui crachaient force fumée ! Il s'intéressait d'ailleurs beaucoup à la politique dont, à l'âge de dix ans déjà, il aimait discuter avec les grandes personnes. Voir loin ?
L'hyperimplication de Léopold
Ses intérêts prévalants pour développer l'expansion de son pays seront une idée force tout au long de sa vie. Conscient que les voisins de la Belgique avaient des colonies qui contribuaient à leur richesse, alors que notre pays se débattait dans les difficultés économiques, le jeune duc de Brabant qui, encore une fois, "voyait loin" consacra sans trêve une énergie attentive à des projets avec la Chine, Bornéo, les Iles Fidji, en Océanie, au Brésil, en Argentine. Hyperimplication dans l'accroissement du territoire ?
En 1865, le roi Léopold Ier s'éteignit et le duc de Brabant devenait à trente ans le roi Léopold II.
Le nouveau roi
Beaucoup doutaient à ce moment de la survie de ce jeune Etat fragile. Le nouveau roi, réussit cependant à ouvrir quelque peu les yeux du gouvernement sur les dangers qui s'annonçaient avant la guerre de 1870 - autre exemple de son esprit visionnaire. Mais il devra dans la suite lutter, manœuvrer et convaincre pour obtenir que soit finalement voté, peu avant sa mort en 1909, le service militaire obligatoire en prévision d'une nouvelle guerre qu'il voyait se préparer mais dont l'opinion se croyait à l'abri "comme en septante". C'est là encore un exemple de l'esprit visionnaire du roi ; mais c'était aussi un exemple de sa capacité de moduler son hyperimplication en négociant patiemment et en s'adaptant aux rapports de force.
Mais une catastrophe humaine, dynastique et psychologique allait s'abattre sur lui. Il s'agit de la maladie grave - la tuberculose, encore - puis de la mort à l'âge de quatorze ans de son fils, le prince héritier Léopold. Jamais il ne se remit de cette blessure.
Mais pleurait-il surtout son fils, ou son déchirement de ne pouvoir donner un héritier ? Le roi rappela souvent à son secrétaire que puisqu'il n'avait pu donner un fils à son pays il lui donnerait une colonie. Hyperimplication ?
Un autre legs pour l'avenir du pays
On sait l'énergie qu'il a dépensée pour créer l'Etat indépendant du Congo.
Mais le Congo ne suffisait pas à cet esprit visionnaire dont la devise non exprimée semblait être "Toujours plus loin, tant que c'est possible". Il annexa le Katanga que lorgnait la Grande Bretagne. Il regardait aussi vers la Chine !
Mais revenons au Congo, qui l' a conduit à la ruine quand il fut dépassé par les frais et abandonné par les banquiers. On sait que l'expansion assez subite des besoins mondiaux en caoutchouc a permis non seulement de combler les déficits mais aussi de lever des bénéfices destinés à d'autres projets.
Ne plus écouter personne
Cela va le pousser jusqu'à l'excès à l'accroissement des exigences de production. Critiqué de toutes parts, on dira alors qu'il "n'écoute plus personne". Pour lui, il n'y a place pour rien d'autre que le grand dessein.
Quand Charlotte est devenue délirante, elle a, elle-aussi, poursuivi avec frénésie et aveuglement des objectifs pour le bien de son pays d'élection, le Mexique. Elle a même poussé son mari Maximilien vers l'issue tragique de son exécution.
Il y a une certaine parenté entre eux deux quand l'un et l'autre ils n'écoutaient plus personne.
En conclusion
Pourquoi Charlotte a-t-elle sombré dans la psychose alors que Léopold a transcendé les écueils psychologiques, qu'il a frôlés cependant ?
Nous proposons ce qui suit à votre discussion. Si le frère et la sœur ont hérité tous deux d'une propension extrêmement intense à s'engager dans des projets, on ne peut exclure qu'une différence qualitative de l'héritage génétique ait rendu l'aveuglement plus nocif chez Charlotte que chez Léopold. Par ailleurs, la capacité visionnaire du roi reposait sur une aptitude aiguë à analyser les chances de succès d'une entreprise tandis que, chez Charlotte, la "vision" était plutôt une intense aspiration sentimentale. On ajoutera que Léopold disposait de grandes capacités de négocier, de s'adapter aux obstacles et de les contourner diplomatiquement alors que Charlotte se les cachait.
Charlotte, quant à elle, a subi des traumatismes psychologiques fondamentaux, existentiels, qui ont épargné son frère. Sa vie de femme, d'épouse, de mère et de souveraine ont été des échecs cuisants sur toute la ligne, et elle l'idée a pu la tarauder plus ou moins secrètement qu'elle en était responsable, même si elle se le cachait au niveau conscient. D'autres qu'elle ont pu connaître de telles épreuves et les surmonter. Mais ressentir avec hyperimplication ces disqualifications existentielles, c'était une épreuve intenable : le recours à la solution délirante pouvait sauver le sens de sa vie en rejetant les torts sur un persécuteur imaginé et ensuite en élaborant un délire compensateur.
Malgré ses grandes difficultés, Léopold, lui, a surmonté la plupart des obstacles aux objectifs existentiels : il a même, finalement, réussi une relation de type conjugal avec la "baronne" de Vaughan qui lui donna deux fils avec qui il put se comporter comme un père aimant, n'ayant pas à se contraindre à les élever en héritier royal.
Tout ceci fait compléter l'hypothèse en vue de l'étude de la prochaine famille. On propose que ce qui favorise la psychose chez un sujet, c'est la constatation, ou la crainte aiguë, d'échecs existentiels dont le caractère disqualifiant est vécu avec hyperimplication et dans un long terme irrémédiable et sans limites. Rappelons à ce sujet, que nous avons détaillé à cette tribune, comment les tendances instinctives indispensables au maintien de la vie et de l'espèce (à savoir : l'attachement, le territoire, etc., évoluent symboliquement, chez l'homme. Elles deviennent ainsi les bases des préoccupations dites existentielles.
Nous allons maintenant soumettre la famille Hugo à cette hypothèse.
II. Dans la famille de Victor HUGO
Victor Hugo occupe une place spéciale par son intense et immense créativité visionnaire et par le fait qu'il eut deux proches parents psychotiques : son frère Eugène et sa fille Adèle. Un livre que je prépare sera consacré tout entier à cette famille : on ne peut, ici, que donner quelques coups de projecteurs qui tentent de mettre en évidence, s'il en est, chez ces de ces trois personnages, les caractéristiques d'hyperimplication, d'une vision à long terme et des objectifs existentiels.
L'intensité et le type d'implication chez Victor Hugo.
Il importe de caractériser la particularité de sa sensibilité qui n'était pas une sensibilité banale. En fait, il percevait de façon intolérable, en dépassant les limites du cas individuel et présent, les atteintes à la dignité humaine que représentaient l'injustice, la perte de liberté, l'esclavage, la peine de mort, la misère. C'est une sensibilité existentielle et qui s'étendait bien au-delà du présent.
Mais on insistera aussi sur le fait que sa sensibilité conduisait à une quête de sens permanente, illustrée par l'exemple suivant. Quand il regarde les pavés de la Grand'Place de Bruxelles, ils ont pour sens le sang qu'y répandirent les Comtes d'Egmont et de Hornes exécutés par Philippe II pour avoir tenté de s'affranchir de son absolutisme. Cette grande sensibilité au sens nous paraît une distinction très critique. En psychiatrie, les psychotiques ont tendance à attribuer à des détails banaux tels que des mimiques, des silences, etc., un sens qu'ils n'ont pas, mais où ils voient des allusions qui les concernent. On y reviendra. Pour l'instant, relevons que le sens auquel Victor Hugo est sensible ne concerne pas sa responsabilité à lui, mais les souffrances causées par l'absolutisme. Mais il souffre avec ces victimes d'il y a plusieurs siècles et surtout pour les principes pour lesquels ils ont donné leur vie.
L'intensité de la vie sentimentale et sexuelle n'était pas en reste, mais le temps manque pour détailler ici.
On peut conclure que chez Victor Hugo toutes les fonctions de parentalité, d'engendrement, d'attachement, toutes les fonctions affectives (dans les relations de couple, dans les relations paternelles et de grand père) sont extrêmement développées et intenses et que, dans l'ensemble, il a réussi à les développer. Il s'était créé un "territoire" dans de nombreux domaines : matériel, intellectuel, politique, etc.
Les idéaux visionnaires de Hugo avaient, eux-aussi, une intensité extrême et il arrivait que l'on puisse les caractériser de "conviction inébranlable", ce qui peut n'être pas loin d'une caractéristique délirante. La chose extraordinaire est qu'à la fois il faisait preuve d'une conviction inébranlable, même contre l'avis majoritaire… et que, généralement, il a eu raison !
C'est le moment de formuler la question suivante :
Est-il possible que les atteintes psychotiques d'Eugène et d'Adèle II aient pu significativement résulter de la présence en eux, par héritage commun, de certains aspects de ces caractéristiques d'intensité ?
En prélude, examinons l'enfance commune de Victor et de son frère Eugène.
Ils furent tous deux des élèves très précoces et surdoués. Lorsque leur maître leur donnait deux pages de latin, Eugène (10 ans) en traduisait trois et Victor (8 ans !), sans le dire à son frère, en traduisait quatre (ébauche de rivalité ?).
Alors qu'ils séjournent à Paris en 1816, à quatorze et seize ans, ces deux excellents élèves versifient pendant leurs temps libres. Leurs poèmes recueillent des succès notables, notamment à des concours prestigieux comme ceux de l'Académie Française et des Jeux Floraux de Toulouse. Parfois, Eugène récolte le premier prix, qui le conforte dans son sentiment de supériorité naturelle d'aîné. En général, cependant, les succès vont à Victor. Leurs profils juvéniles paraissaient donc assez semblables, notamment par la sensibilité poétique. Mais le destin d'Eugène va bientôt diverger.
LA PSYCHOSE D'EUGÈNE
La fêlure
Si l'on remonte aux quatorze ans d'Eugène, on apprend qu'un soir, alors que la famille était réunie au salon pour recevoir des amis, Mme Foucher et sa fille Adèle (que Victor épousera plus tard !), Eugène avait surpris chacun en lançant subitement une pomme cuite contre le mur où elle s'est écrasée. C'était la première bizarrerie, ici encore, prodrome impulsif anticipant très vraisemblablement la maladie de plusieurs années. Mais personne n'en comprit alors le sens. Car il y avait un sens !
On a, en effet, appris plus tard que, lors de l'épisode de la pomme, Eugène éprouvait déjà de l'attrait pour la jeune Adèle que commençait à lorgner son tout jeune frère (âgé de douze ans !). Et cette rivalité d'attirance des deux frères remontait à plus loin encore dans l'enfance. L'aîné pouvait, donc, ressentir de façon aiguë le danger d'être disqualifié gravement à la fois dans sa primauté dans le territoire des talents mais aussi sentimental, deux domaines essentiels de l'existence humaine. Et le caractère spectaculairement incongru du jet de la pomme indique la grande sensibilité du ressenti.
La petite Foucher.
La rivalité sentimentale secrète au départ deviendra de plus en plus claire aux environs de vingt ans, lorsqu'ils retrouveront, lors de visites à sa famille, la jeune Adèle avec laquelle Victor noue maintenant ouvertement une idylle. Pendant la longue période de ces relations platoniques, la mère des deux garçons devient malade des poumons et finit par mourir le 27 juin 1821. Après les obsèques, Eugène est prostré. Quant au père, qui vvivait séparé de la mère, sa réaction principale sera de faire immédiatement publier les bans et d'épouser un mois plus tard sa maîtresse. Fait à souligner, les trois fils choisissent d'ignorer ce mariage, ce qui mesure à quel point il les blesse. Grande implication aux blessures d'attachement ?
Repli et bizarreries.
Progressivement, le repli d'Eugène sur lui-même va devenir de plus en plus intense et il s'y associe des bizarreries, des grognements, des gestes qui étonnent.
Un soir, Victor va se rendre compte, avec une indignation indicible, qu'Eugène se serait masturbé sur la mèche de cheveux qu'Adèle lui avait confiée. Cet épisode donne corps à l'hypothèse selon laquelle Eugène aurait éprouvé des sentiments non seulement amoureux mais même ardemment érotiques à l'égard d'Adèle.
Quelques mois plus tard, Eugène a disparu ! Quand on l'a retrouvé après plusieurs jours, il écrit à son père : "J'étais parti pour Blois afin de savoir si tu étais réellement marié". Ceci dévoile à quel point le remariage du père, si précoce après le décès de la mère, avait particulièrement perturbé la sensibilité d'Eugène.
C'est à cette période que Victor reçoit du Roi une rente viagère de mille francs. La valeur de son travail est reconnue, et surtout, il va pouvoir se marier !
Au mariage de Victor.
Au cours de la soirée qui suit le banquet de noces, on danse joyeusement. Mais Eugène se met à soliloquer et à s'agiter. On le ramène dans sa chambre, où il sombrera au cours de la nuit dans une crise de folie furieuse. Il a d'abord illuminé sa chambre "comme pour un mariage" dira-t-il. Après quoi, il s'est montré violent, au point qu'on a du l'hospitaliser. Il va mieux après deux mois et le général décide de le reprendre chez lui où il est affectueusement accueilli par le couple. Mais la cohabitation devient vite pénible à supporter jusqu'à ce que survienne une crise violente.
Le coup de couteau.
Pendant un repas, Eugène va en effet brusquement s'élancer, muni d'un couteau, pour frapper sa belle-mère à la poitrine. Sa violence est telle que le père, tout militaire qu'il fût, a la plus grande peine à le maîtriser.
Il dit froidement, au médecin qui a été mandé, qu'il voulait tuer cette femme notamment parce qu'elle avait spolié sa mère d'importantes sommes d'argent qui lui revenaient. (accusation qui serait fausse).
Eugène sera finalement interné à l'établissement de Saint-Maurice qui dépend de l'hospice de Charenton.
Pendant les longues années de son internement, Eugène s'est d'abord montré très inquiet, persécuté et craignant d'être tué. Puis, il s'est enfoncé dans un état catatonique : ne parlant, ni ne bougeant, devenant même gâteux. Après neuf ans de ce séjour végétatif, sans contact, le malade avait eu un éclair de lucidité devant un ami de jadis, venu lui rendre visite et qui rendit compte en écrivant : "la cour des fous furieux. Le frère de Victor ; il se lève ; il se souvient de la poésie, de son prix à Toulouse".
Eugène est mort à l'asile en 1837, à l'âge de trente sept ans.
Ces quelques observations ne paraissent pas compatibles avec l'hypothèse selon laquelle ce processus serait une dégradation progressive aveugle, essentiellement neurologique. Au contraire, l'enchaînement de ces faits et comportements est compatible avec une autre hypothèse. La décompensation aurait été induite par la perception hyperimpliquée (donc d'une intensité anormale) et insupportable dans le réel qu'il était disqualifié pour son existence. Dès sa jeunesse, il présentait de l'hypersensibilité (quelque peu comparable à frère Victor) mais il était dépourvu (à l'inverse de ce dernier) de capacités relationnelles suffisantes pour intéresser Adèle, il ne savait pas combiner sexualité et sentiments, ses capacités littéraires et imaginatives, sa flexibilité mentale n'étaient pas suffisamment transcendantes pour maintenir sa supériorité d'aîné et pour compenser les frustrations.
Pour finir, examinons très rapidement le cas, mieux connu, d'Adèle, fille de Victor.
LE CAS D'ADÈLE HUGO.
Victor Hugo et son épouse Adèle (I) (ou : Madame Hugo) ont eu quatre enfants vivants : deux filles et deux garçons. Les attachements dans cette famille étaient intenses. Le père aimait profondément ses enfants, et, surtout ses filles, ses deux filles, qui étaient très attachées l'une à l'autre. En fait, il était tout spécialement attaché, faut-il dire en plus, à sa fille aînée, Léopoldine. Le drame de la mort accidentelle de cette dernière, enceinte, noyée en canot avec son mari, fut une catastrophe pour tous, mais une catastrophe extrême pour le père qui pendant deux ans n'aura pas le courage d'accompagner les siens quand ils vont se recueillir sur sa tombe. Insistons ici sur le fait qu'il pleure très intensément sa fille, et non pas qu'il pleure sur lui-même.
Dans ce climat de divinisation de la défunte, il appartint à la deuxième fille, Adèle, que nous appellerons Adèle II, de remplacer l'irremplaçable, rôle évidemment impossible à remplir, même si elle parut l'assumer.
Les deux frères, qui s'engagèrent dans le journalisme et la politique avaient un ami, Auguste Vacquerie, qui avait perdu ses parents très jeune ; il devint presque l'adopté de la famille … et il devint l'amoureux d'Adèle II. Ils échangèrent leurs premiers baisers et cela paraissait être une vraie romance.
Cependant, Adèle disait aspirer en fait à s'attacher à un homme qu'elle pourrait situer au niveau du génie, comme celui du père faut-il le dire. Elle le rencontra à dix-huit ans en la personne du sculpteur Clésinger, nettement plus âgé qu'elle, célèbre alors et époux séparé de la fille de George Sand. Adèle hésitait entre les deux hommes. C'est une période où déjà l'agitent des sentiments contradictoires pour lesquels elle ne voit pas de solution et que, peut-être, seule la mort, pourrait résoudre. Elle écrit dans ses mémoires à la date du 28 mars 1852 :
Qu'est-ce qui pourrait rendre ce qui se passe en moi depuis quelque temps ? Tantôt, j'ai de violentes aspirations vers le grand idéal, dans une mort pure et grandiose, tantôt vers une vie mitigée de grandeur, où j'ai seulement Auguste. Tantôt je rêve la vie brûlée, ardente, violente, vivante, où tour à tour Clésinger, Delacroix, Arnould passent comme des amants, où je me vois étant fille de Victor Hugo, étant jeune, belle, éclatante, à la mode, supérieurement intelligente, supérieurement belle, supérieurement coquette ; lettrée … grande musicienne ;
Mais hélas tantôt aussi je regrette mon passé, ma candeur, la beauté de mon âme, mon premier amour, … Auguste et l'ivresse de nos premiers baisers.
Alors, alors, je me dis pourquoi ne pas … mourir une femme exceptionnelle, jeune, belle, élevée, grande, amoureuse, digne fille de Victor Hugo,… Et je vois notre tombe jointe à l'autre, et je nous vois, ma sœur et moi, les deux filles de Victor Hugo, passant comme des figures typiques à la postérité. …
Si j'ai une vie, elle sera grande ; si j'ai une mort, elle sera grande. … pour moi, un homme n'est guère un homme que lorsqu'il a du génie, de la bonté virile, et une nature de fer.
Mais vint l'exil, où la famille, très unie autour du pèrissime, et accompagnée d'Auguste Vacquerie, vécut à Jersey puis surtout à Guernesey où elle rencontrait nombre de proscrits principalement français. Clésinger, lui, était resté à Paris. A part Auguste, il n'y avait pas de jeunes gens là-bas. Toujours hésitante, Adèle en revint à trouver qu'il serait beau de passer à la postérité comme "la fille de Victor Hugo". Etre mademoiselle Dante, ou mademoiselle Shakespeare, n'est-ce pas - écrivait-elle - un idéal supérieur à tout mariage ?
Voilà comment se vivaient les attachements pour notre Adèle, écartelée entre l'attachement banal d'Auguste à une approche d'un certain génie avec Clésinger et à l'image idéalisée de fille de... Faut-il souligner qu'elle était, en fait, coincée, de façon très intense, dans un rapport au père : ce père admirable, mais qui, dans les faits, ne lui permettait pas d'accéder à l'autonomie. A noter que, lorsque sa mère obtenait du père l'autorisation d'aller avec elle passer quelques jours à Londres ou à Paris, elle revenait toute épanouie.
Elle trouva cependant un champs où elle pouvait développer un territoire propre : c'était en jouant du piano … plusieurs heures par jour. Elle composa même, mais ne fut pas éditée.
Tout en continuant à jouer du piano, elle écrivit, tenant chaque jour le Journal de l'exil. Elle écrivit au moins six mille pages, dont environ la moitié est éditée. Ce Journal donne un reflet agréable à lire et très intéressant de ce qui se passait et se disait chez les Hugo à Guernesey où passaient de nombreux visiteurs.
Parmi ceux-ci, apparut un jeune officier anglais, Albert Pinson.
Ce fut progressivement pour Adèle une révolution intérieure et la présence d'Auguste lui devint intolérable. Il y eut certes quelques rencontres entre eux et ils s'écrivirent. Mais, alors qu'Albert ne s'intéressait pas à elle, elle s'imagina qu'il l'aimait et voulait l'épouser. Dans un délire d'érotomanie qui la fera quitter subrepticement la maison familiale pour rejoindre Albert, parti en garnison au Canada. Bien qu'il ne cesse de l'éconduire, elle ira chaque jour se poster pour le voir sortir de la caserne. Comme il est joueur, il viendra parfois sans scrupule chez elle pour lui soutirer de l'argent.
Elle écrira des lettres à ses parents, parlant de son prochain mariage avec une assurance telle que les Hugo enverront des faire part pour annoncer le mariage de leur fille !
Quand Albert Pinson sera muté aux Barbades, dans les Antilles, elle le suivra de la même façon poignante. Son état mental se dégradera : on la verra errer le long des plages surchauffées, vêtue de son manteau d'hiver du Canada. Elle se laissera enfin ramener en France, devenue folle au point qu'elle devra être d'emblée internée. Elle mourra a 85 ans, en 1915.
Pourquoi a-t-elle perdu la tête ?
Son oncle Eugène fut schizophrène : des facteurs génétiques ont dû limiter ses capacités de réagir et exacerber son hyperimplication. Soulignons incidemment, ici, combien un potentiel génétique semblable, ou très apparenté, a pu conduire à des tableaux cliniques aussi différents que celui de l'oncle et de la nièce.
Mais Adèle a été, de plus, coincée dans un rôle de remplaçante de sa sœur noyée, rôle où elle n'existait guère pour elle-même. Elle ne pouvait ensuite devenir indépendante sans avoir l'impression de trahir le pèrissime, elle n'a pu réussir à se créer un territoire valable, malgré ses efforts en musique. Au point de vue sentimental, l'image du père génial, amplifiée par sa propre hyperimplication, lui firent créer en elle l'image d'un époux inaccessible sans être apte à résoudre l'équation qui la déchirait : comment m'attacher personnellement à un homme qui ne soit pas la copie d'un père que par ailleurs j'admire par dessus tout.
L'hyperimplication dans ce dilemme étant intenable dans le réel, l'arrivée de Charles la précipita dans une solution imaginaire : un délire érotomane qui lui faisait vivre une grande passion pour un homme qui était l'antithèse du père.
L'importance des sacrifices qu'elle a supportés pour vivre seule, misérable, au Canada puis à la Barbade, donne la mesure de l'intensité extrême de ses aspirations que la réalité ne pouvait satisfaire.
Conclusion générale
L'examen de ces personnages confirme l'importance d'une implication très intense pour réussir des objectifs existentiels à long terme ; et cela s'est vérifié chez tous ces sujets, que nous avons vus devenir psychotiques … ou géniaux ! Ces observations confirment, pensons-nous, l'hypothèse de l'effet déstabilisateur de la perception, à tort ou a raison, de l'incapacité pour le sujet d'atteindre de tels objectifs.
Ces observations, faites sur des cas exceptionnels, pourraient avoir un valeur plus générale et qui pourrait guider le traitement En effet, à l'instar de tout adolescent, mais avec intensément plus d'intensité, le futur schizophrène rêve à un destin bien au delà d'une banalité médiocre. Quand les médicaments l'ont privé des satisfactions, consolantes du délire qu'il a pu développer, il retrouve la banalité qui lui était insupportable. N'est-ce pas ce qui l' incite invinciblement à abandonner son traitement et, pour les plus lucides, à se suicider ?
Au point de vue expérimental, ces études suggèrent l'intérêt d'explorer le dérapage cognitif sous l'influence d'images d'échec existentiel dont on craint de s'attribuer la responsabilité. On est ainsi bien passé du XIX ème au XXI ème siècle !

Emile MEURICE emile.meurice@tele2allin.be


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